L'Histoire de Une Soirée au Louvre

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Première partie : Les vendredi-soirées du Louvre

Quelques mois après sa nomination à la direction des musées nationaux, le 25 décembre 1849, le comte de Nieuwerkerke16 mit en œuvre l’une de ses initiatives les plus marquantes : l’organisation de soirées hebdomadaires au Louvre.

Si les réceptions mondaines étaient fréquentes à Paris, c’était la première fois que l’État instaurait un cycle de réunions régulières. Ces soirées répondaient à plusieurs objectifs. Elles permettaient aux conservateurs, habituellement confinés à leurs travaux d’étude de bureau, de rencontrer artistes et acteurs du monde culturel ; elles offraient au Louvre l’occasion d’observer la production contemporaine et de repérer des œuvres susceptibles d’être acquises ; elles constituaient pour les artistes un lieu privilégié d’accès à un réseau d’environ cinq cents membres de l’élite parisienne ; elles servaient enfin des finalités politiques en réunissant diplomates, hauts fonctionnaires et représentants des grands corps de métier. Elles renforçaient aussi la position de Nieuwerkerke comme pivot de ces réseaux.
Comme le nota un journal (Salons de Paris, 1860), « le public possédait deux opulences : richesse de l’or ou richesse de l’art».

Sud-Est du Louvre, 1er étage, 1837, avec salon
de Nieuwerkerke (cliquez pour agrandir l'image)

Le Petit Courrier des Dames fut le premier à annoncer le projet, le 3 mars 1850 :
« Un salon dont l'ouverture prochaine est destinée à faire sensation dans Paris. M. le comte de Nieuwerkerke, directeur des Musées va adopter un jour de réception dans ses appartements du Louvre. Un tel salon comblera une lacune qui existait dans notre monde parisien. - Ce sera le lien, la fusion des artistes avec les gens du monde, amateurs des arts. »

Les premières soirées durent nécessiter de nombreux ajustements. De Nieuwerkerke choisit un salon situé à l’étage supérieur d’un ancien pavillon du Louvre, autrefois atelier du peintre et directeur Auguste de Forbin.

La pièce se trouvait au-dessus de la Rotonde (Grand Vestibule) donnant sur la place du Carrousel — un espace où, durant la Révolution, la guillotine avait souvent été dressée.

Les invitations, d’abord manuscrites, furent ensuite imprimées. Comme beaucoup étaient permanentes, l’assistance augmenta progressivement pour dépasser deux cents personnes par soirée. En mars 1860, plus de 19 000 invitations avaient été rédigées.

Éclairage électrique à Porte
Marengo (face au Louvre, 1880)

On accédait au salon soit depuis la cour, soit en voiture par la porte Marengo. Les habitants du voisinage, habitués à un palais sombre et silencieux, furent surpris de voir les entrées illuminées.

Les invités montaient le Grand Escalier (conçu par Percier et Fontaine, tous deux lauréats du Prix de Rome et architectes de l’Arc de Triomphe du Carrousel) qui menait directement à la salle de réception. D’abord exposée aux courants d’air, avec ses poutres apparentes, la pièce fut rapidement ornée de tapisseries de Beauvais et d’objets du Louvre ; le plafond fut dissimulé sous une structure légère en bois plâtré.
Conservateur de Viel-Castel43 en donna une description saisissante :
«  […] des portes basses, jadis secrètes, les trouaient çà -et là, et conduisaient à des escaliers noirs et tortueux qui allaient se perdre dans les profondeurs des fondations. Le vent soufflait à travers les baies des portes, les menuiseries des fenêtres ; l'humidité ruisselait sur les murs, sur les bois des charpentes du plafond, sur les dalles de brique qui servaient de parquet. »

Grand escalier, Percier & Fontaine (1812)
gravure par Texier (1841)

Depuis ce salon, on accédait au Salon Carré (par l’actuelle salle Percier-Fontaine) et, de l’autre côté du Grand Escalier, à la Galerie d’Apollon. Restaurée par Visconti09 et Duban60, ornée de peintures de Delacroix10 et Müller18, elle rouvrit le 5 juin 1851.
Les travaux de transformation du Louvre entre 1852 et 1857 prolongèrent les bâtiments vers les Tuileries (aujourd’hui l’emplacement de la Joconde) mais supprimèrent le salon des soirées, ses escaliers et les appartements attenants. Le Grand Escalier fut démoli en 1854 et remplacé par l’escalier Daru, dominé par la Victoire de Samothrace. Lors de mes recherches sur place en 2020, il apparut clairement que Une Soirée au Louvre constitue l’unique témoignage visuel de ces réunions dans cette partie du palais. Les vendredi-soirées et les appartements de Nieuwerkerke furent ensuite transférés au deuxième étage du pavillon de Marengo.

Les réunions commençaient à 20 h 30. Les invités étaient annoncés à haute voix par l’huissier avant d’être accueillis personnellement par de Nieuwerkerke. Le succès fut tel que, fait rare à l’époque, les invités arrivaient tôt et repartaient tard. Dans Une Soirée, l’entrée se situe à gauche, au moment où de Nieuwerkerke reçoit l’architecte Visconti.
La vue peinte du salon est celle des fenêtres donnant sur la cour. Bien que la lumière semble entrer par les fenêtres, la plupart des soirées — tenues en fin d’hiver — se déroulaient dans l’obscurité. Sur le côté droit, un petit salon et des escaliers en colimaçon menaient aux appartements de Nieuwerkerke et au rez-de-chaussée.
À 21 h 30, une lecture, un intermède musical ou une récitation poétique débutait. Sur indication de l’huissier, le public observait le silence — d’autant plus nécessaire que les tapisseries absorbaient le son. Le journaliste Heugel68 évoqua l’installation d’une estrade en février 1854 pour améliorer l’acoustique.

Auteur chez Château de Nieuwerkerke (2025)
Villiers-St-Denis (actuellement un hôpital)

Il n’y avait ni dîners somptueux ni buffets. Toutefois, les usages du Louvre, doté d’un personnel capable de servir plusieurs centaines de personnes, suggèrent fortement la présence de rafraîchissements légers : boissons sucrées, pâtisseries, biscuits, fruits confits et sans doute un peu de vin ou de champagne (la famille de Nieuwerkerke possédait un domaine à Villiers-Saint-Denis, en Champagne).

De Nieuwerkerke attira rapidement l’aristocratie en invitant la tragédienne Rachel81 et en veillant à la présence de la presse. Les programmes n’étaient généralement pas annoncés, sauf pour la récitation de Phèdre en 7 juin 1850. Le chef d’orchestre Pasdeloup12 a eu carte blanche pour organiser les prestations musicales selon la disponibilité des artistes. Certaines interventions, comme celles du médecin impérial Jobert de Lamballe01 (sur l’anesthésie) ou du célèbre « tueur de lions » capitaine Gérard32, étaient probablement prévues à l’avance.

D’après la presse et les calendriers culturels, je situe la première vendredi-soirée au 19 avril 1850, première d’une série de douze jusqu’au 5 juillet. Un premier compte rendu parut dans L’Illustration le 4 mai, mentionnant Ingres et plusieurs diplomates parmi les invités. Suivirent des articles dans Le Daguerrotype (12 juin), Le Tintamarre et la Revue des Beaux-Arts. Les soirées devinrent rapidement incontournables.

Après une pause estivale, elles reprirent en janvier 1851. Traditionnellement tenues pendant le carême, elles furent ensuite étendues à la fin de l’année. Ce rythme se maintint près de vingt ans, avec quelques interruptions dues aux travaux du Louvre. Lorsque de Nieuwerkerke était absent, son conservateur de Viel-Castel assurait la direction. Celui-ci publia un long article élogieux dans Le Constitutionnel le 22 janvier 1854. Chennevières20 et d’autres habitués louèrent également l’initiative, évoquant notamment les soirées de clôture où de Nieuwerkerke conduisait les invités — éclairés par une centaine de domestiques portant des torches à réflecteur — à travers les galeries pour admirer la Vénus de Milo.

Le cadre et le rituel des soirées étant posés, suivons maintenant les artistes qui ont tenté d’en fixer la mémoire, à commencer par Eugène Giraud11 et son caricatures remarquables.

>>> Deuxième partie: Les caricatures de Giraud et le tableau de Biard