L'Histoire de Une Soirée au Louvre

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Deuxième partie : Les caricatures de Giraud et le tableau de Biard

Dès le début, de Nieuwerkerke chercha non seulement à assurer une visibilité médiatique à ses vendredi-soirées, mais aussi à en conserver une mémoire durable. Le précédent existait : dans les années 1840, François Heim28b avait entamé une série remarquée de portraits des membres de l’Académie. Il est vraisemblable que de Nieuwerkerke ait d’abord envisagé de confier un projet similaire à Heim.

de Nieuwerkerke, par Heim 1856

Toutefois, le succès éclatant de ce dernier au Salon de 1850 lui valut de nombreuses commandes, rendant sa participation impossible. De Nieuwerkerke se tourna alors vers Eugène Giraud11 — lauréat du Prix de Rome, ami intime de la princesse Mathilde et l’un de ses professeurs de dessin — pour l’aider à documenter les soirées.

Giraud ne travaillait pas pendant les soirées elles-mêmes, mais lors des “après-soirées” organisées dans l’atelier de Viel-Castel au Louvre. Un cercle restreint d’invités s’y retrouvait après onze heures pour boire du thé et fumer des cigares (alors monopole d’État).
C’est dans cette atmosphère détendue que Giraud, sur indication de Nieuwerkerke ou de sa propre initiative, réalisait en deux heures une caricature aquarellée.

Le collectionneur d'art Henri Didier (propriétaire de Decamps, Rembrandt, Rubens, Tintoret) évoque dans la Revue des Beaux-Arts de 1858 ses visites depuis 1850 :
« Lorsque, vers les onze heures, la foule commençait à se retirer, il me souvient d'un certain regard qui nous était lancé, quelquefois d'un petit coup frappé sur l'épaule, qui nous disait : la soirée n'est pas finie pour vous.   Alors on s'échappait du grand salon, comme des lycéens qui vont faire l'école buissonnière ; on se glissait dans un petit escalier en spirale, on arrivait sur la pointe du pied dans le cabinet de travail, et là commençait une soirée plus intime. Pendant ces quelques heures entre la nuit et le jour, il s'y dépensait plus de gaieté, plus d'entrain que dans toutes les réunions officielles.   Il y régnait un esprit de bonne camaraderie, de laisser-aller charmant, dont le maître de la maison donnait lui-même l'exemple, en ne gardant de sa supériorité que celle de l'intelligence et du talent. »

concierge Henault, par Giraud (c.1860)

La première caricature datée de Giraud représente le conservateur Eudore Soulié34, au début de 1851. Cette année-là, il en exécuta une douzaine, une par semaine.
Bien que les œuvres datées soient plus rares par la suite, la chronologie montre que Giraud travaillait habituellement pendant les vendredi-soirées des premiers mois de l’année.

Au total, il réalisa plus de deux cents caricatures — toujours amusantes, jamais malveillantes — la dernière étant datée du 1er avril 1870 (comte de Beaumont).
Environ cent soixante-dix sont conservées aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France. Au cours de mes recherches, j’ai pu fournir à la BnF des identifications supplémentaires, notamment celle du concierge Hénault, dont le petit chien jouait régulièrement avec le chien de Tito Franceschini04b, secrétaire de Napoléon III.

La commande de Une Soirée au Louvre

Soirée chez Charles Nodier (1841)
(cliquez pour agrandir)

En parallèle des caricatures de Giraud, de Nieuwerkerke conçut un projet plus ambitieux : un tableau monumentale destinée à immortaliser ses réunions hebdomadaires.

Des aquarelles représentant des salons littéraires existaient déjà — comme celle de 1841 illustrant les soirées de Charles Nodier avec Chopin, Delacroix, Musset et Pradier — mais de Nieuwerkerke visait une œuvre d’une tout autre ampleur, dans l’esprit des grandes compositions de Heim. Il est possible qu’il ait discuté de ce projet avec Heim vers 1850, avant de comprendre que ni son emploi du temps ni son indépendance artistique ne permettraient une telle commande.

Biard, l'Heure de la Fermeture (1847)

Le choix se porta finalement sur François Biard. Bien que largement autodidacte et non lauréat du Prix de Rome, Biard était connu pour ses scènes exotiques arctiques et africaines, ainsi que pour plusieurs représentations de foules, notamment son tableau de 1844 sur le départ de la reine Victoria, sa scène humoristique du Louvre en 1847 (Quatre heures au Salon) et son pendentif moins connu l'Heure de la Fermeture (1847). Ces œuvres purent convaincre de Nieuwerkerke qu’il constituait une alternative acceptable à Heim.

Remarque : Dans ces tableaux, Biard illustre avec charme qu'il était courant à l'époque de se pencher, de plisser les yeux, voire de toucher les toiles du musée.

Les circonstances personnelles de Biard jouèrent peut-être aussi un rôle : son scandale conjugal de 1845 — lorsqu’il surprit son épouse Léonie d’Aunet avec Victor Hugo — avait entraîné une humiliation publique (voir profil de Biard36). De Viel-Castel43 nota dans son journal en juillet 1851 que Biard avait reçu plusieurs commandes de l’État, peut-être par compassion.

Contrairement à Heim, qui n’aurait pas accepté de restrictions à sa liberté artistique, Biard se plia à l’exigence de Nieuwerkerke de contrôler entièrement la sélection des personnages.
Il ne s’agissait pas, comme chez Heim dan Le Roi distribuant des prix au Salon de 1824, de laisser le peintre choisir une partie des figures, mais de composer une galerie de portraits issue exclusivement des invités des soirées.
Le tableau devait être achevée avant le Salon de 1854. Bien qu’aucun document écrit n’ait encore été retrouvé, il est probable que Biard reçut une commande verbale à la fin de 1851 et commença son travail au début de 1852.

L’avancement de Une Soirée

Démolition et achèvement du Louvre (c.1854)

Biard consacra d’abord beaucoup de temps à dessiner le salon de Nieuwerkerke — ses tapisseries, son lustre, ses éléments architecturaux — qu’il reporta ensuite sur la toile dans son atelier du 8 place Vendôme.

Aucune des nombreuses publications de presse ne mentionne que, contrairement à Giraud, cet « artiste de vaudeville » il ait jamais été invité à une vendredi-soirée, ni qu'il y ait assisté en personne.

L’attention portée au décor s’explique par la décision de mars 1852 d’engager une vaste restructuration du Louvre sur cinq ans, à partir de juillet. De Nieuwerkerke dut alors transférer ses appartements et les soirées au deuxième étage. Dès mars 1854, les invités entraient par l’escalier Henri IV, près du pavillon de l’Horloge, l’ancien Grand Escalier ayant été démoli pour laisser place à l’actuel escalier Daru.
Une Soirée constitue ainsi le seul témoignage visuel du salon d’origine.

Durant cette première phase, de Nieuwerkerke établit probablement une liste de personnalités qu’il souhaitait voir figurer dans la composition. Les premiers noms incluaient ses conservateurs (Viel-Castel, Soulié), des invités marquants des premières soirées (Ingres39, de Musset73, de Morny, Viollet-le-Duc48, Baroche61), son chef d’orchestre Pasdeloup12, ainsi que les chanteurs Roger04a et Ponchard25. Les apparitions spectaculaires de Rachel Félix81 en 1850 et au début de 1852 inspirèrent presque certainement l’idée de la placer au centre du tableau. Au fil du temps, de Nieuwerkerke ajouta d’autres figures, comme le capitaine Gérard32, “tueur de lions”, et le diplomate Vély-Pacha13 en 1854, portant la liste à plus d’une centaine de noms.

Biard, Triomphe d'un Tenor (1853)

Les esquisses préparatoires de Biard, réalisées avec les modèles disposés à poser dans son atelier, commencèrent probablement début 1852. Elles purent inclure le sculpteur Pradier03, mort en juin, à moins que Biard n’ait utilisé une gravure.

L’avancement fut ralenti par les travaux que Biard préparait pour le Salon de 1853, notamment Gulliver dans un champ de blé (aujourd’hui disparu) et Triomphe d’un Ténor(vendu chez Sotheby’s en 2024).

Le critique et caricaturiste Félix Nadar se moqua des poses féminines “hystériques” de ce dernier tableau, en le comparant à l'œuvre de qualité de Biard "Mort de Du Couëdic recevant les adieux de son equipage (1840)" au Musée de Luxembourg, écrivant:
«  M. Biard. Cerveau desséché. Quand M. Biard secoue la tête, ça doit faire : clac! clac! clac!”  Et pourtant en regardent en arrière, rappelez-vous ce que M. Biard a laissé au Luxembourg! Voilà où l’on va par la facilité, et de concession en concession au bourgeois… …vous arrivez au delirium tremens, — où vous êtes. »

Caricature de Nadar du
Triomphe d'un Tenor (Salon 1853)

Cette critique créa un climat peu favorable à Une Soirée.

Au moment du Salon de 1853, le projet avait atteint un point de non-retour, et de Nieuwerkerke n’avait plus d’autre choix que de poursuivre.
Hormis le décor, peu de choses étaient achevées. Les invités se montraient peu enclins à poser dans l’atelier si encombré de Biard.
Celui-ci fut donc éprouver un soulagement certain lorsque, le 22 juin 1853, il fut décidé d’annuler le Salon de 1854 au profit de l’Exposition universelle et de son Salon, prévu pour mai 1855.

Alors que Biard s’efforçait de transposer les vendredi-soirées sur toile, des pressions inattendues l’obligèrent de Nieuwerkerke à revoir la composition, ce qui a conduit à la révision spectaculaire de 1854.

>>> Troisième partie : La révision de 1854