L'Histoire de Une Soirée au Louvre

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Quatrième partie : L’Exposition universelle de 1855

Malgré son entrée tardive, Une Soirée fut inscrite au catalogue officiel (l'Explication des Ouvrages) du Salon de 1855, aux côtés de neuf autres œuvres.

Nommé président du jury le 20 janvier et, à ce titre, habilité à accepter ou refuser les œuvres à sa convenance, de Nieuwerkerke16 dut veiller à ce que sa toile personnelle, à forte dimension d’auto-promotion, fût admise. Il pouvait en outre compter sur la bienveillance de nombreux membres du jury représentés dans la composition : Chaix d’Est-Ange06, Desnoyers35, Flandrin79, Heim28b, Müller18, Reiset65, Troyon40b, Vernet31, Villot72 et Duret59, auxquels s’ajoutaient les membres exécutifs dotés de droits de vote supplémentaires — Fould17, de Morny48, Ingres39, Delacroix10 et de Mercey22. Si l’on inclut également les membres du jury des sections de sculpture et d’architecture, la liste à un total de vingt-cinq hommes représentés ayant participé au processus d'acceptation.

Gravure et photo de l'entrée du Salon

Avant même l’ouverture du Salon, Une Soirée devint l’objet d’une intense activité administrative. Le 11 mai 1855, quatre jours avant l’inauguration publique, Achille Fould, ministre d’État et ministre de la Maison de l’Empereur, signa un décret par lequel le tableau était acquis directement pour Napoléon III. Officiellement intitulé Le Salon du Louvre, il fut estimé à 8 000 francs et imputé sur le fonds spécial d’encouragement aux arts administré par la Maison de l’Empereur. Ce dispositif permettait à Fould et à de Nieuwerkerke de puiser rapidement dans l’enveloppe de 240 000 francs.

À cette date, le catalogue était déjà sous presse, avec le titre Le salon de M. le comte de Nieuwerkerke et le numéro administratif 2 561. Ce numéro apparaît également dans le dossier d’archives soigneusement reconstitué par la conservatrice du Louvre Nicole Villa (1922–2008), qui a retrouvé l’ordre d’acquisition, le reçu signé par le conservateur des Peintures et contresigné par de Nieuwerkerke, ainsi que l’inscription au registre d’inventaire du Louvre, où l’œuvre est enregistrée sous le no 1272.

Le Salon de 1855 faisait partie intégrante de l’Exposition universelle, inaugurée le 15 mai par l’empereur, l’impératrice et la princesse Mathilde. Sur les cinq millions de visiteurs de l’Exposition, environ 900 000 pénétrèrent dans le Palais des Beaux-Arts, situé avenue Montaigne. Ce bâtiment provisoire — une structure en bois recouverte de plâtre — avait été construit spécialement pour l’exposition et fut démantelé peu après. Plus de 5 000 œuvres y étaient présentées ; la France y participait avec 692 peintres et 1 867 tableaux. L’entrée coûtait un franc en semaine et vingt centimes le dimanche.

Remarque : L’Exposition universelle de 1855 nomma Disdéri photographe officiel. Jusqu’alors, la gravure était le seul moyen de présentation des œuvres d’art. La photographie y apporta une nouvelle dimension. L’image ci-dessus montre une gravure de l’entrée du Salon et la photographie de Disdéri. La première offre une perspective artistique attrayante, avec une façade détaillée et un kiosque, tandis que la photographie (probablement prise vers la fin de 1855) offre une perspective beaucoup moins grandiose.

Salon Carré : le tableau de Jean Fournier (1857) est placé à côté de la photo par Disdéri. Les deux œuvres incluent la charrette à foin par
Rosa Bonheur, mais la disposition et la taille des tableaux par Fournier diffèrent sensiblement de la réalité (cliquez pour agrandir).

Les critiques se concentrèrent rapidement sur plusieurs œuvres majeures.
La Fenaison en Auvergne de Rosa Bonheur, exposée dans le Salon Carré, fut saluée comme la révélation du Salon. Amaury Duval44a reçut des éloges pour son portrait de Rachel81, également dans le Salon Carré. Heim fut lui aussi célébré : son chef-d’œuvre Charles X distribuant les prix de l’exposition y était accroché. Mais tous les maîtres consacrés ne furent pas épargnés : Delacroix fut qualifié de « décadent », Ingres de « froid académique ».

Caricature du portrait de Mme...

À l’inverse, Biard — déjà considéré davantage comme un humoriste de genre que comme un peintre d’histoire — ne reçut aucune critique favorable pour Une Soirée. Les commentateurs notèrent la curiosité de voir tant de figures aristocratiques réunies, mais rien de plus.

La seule illustration humoristique parue dans la presse populaire faisait référence au Portrait de Mme …., l’œuvre de Biard portant le numéro 2 560 (celui qui a précédé Une Soirée). Le caricaturiste Bertall écrit dans le « Journal du rire » :
« Une jolie femme déplorent la fantaisie trop original qu'elle a eu de se faire peindre par Biard, se sert adroitement de son ombrelle, afin de conserver l'anonyme. »

Intermezzo : photographies de Disdéri

photo du Salon Carré, par Disdéri (cliquez pour agrandir)

Avant de converger vers l'accueil presse de Une Soirée, je souhaite attirer votre attention sur une image remarquable prise par par Disdéri, le photographe de l'Exposition universelle de 1855. Elle montre le Salon Carré pendant l’exposition de 1855 (cliquez pour agrandir). Une copie de son album est disponible sur le site web de cette galerie.

À droite de la porte au fond de la salle se trouve l’immense toile L’Orgie Romaine de Thomas Couture (472 × 772 cm). À gauche, on voit Appel des dernières victimes de la Terreur de Müller18 — la version originale de l’œuvre, aux dimensions monumentales de 505 × 890 cm.

Entre ces deux tableaux, on distingue le reflet fantomatique d’une très haute échelle — probablement dû à une double exposition ou à une réflexion sur une vitre placée devant l’appareil. Cette image, ainsi que celle de l'entrée principale, suggèrent que Disdéri réalisa ses clichés à la fin de l'exposition.

Autre détail frappant : le grand tableau au centre (386 × 256 cm), représentant cinq nymphes flottantes, signé du peintre de Barbizon Narcisse Virgilio Díaz. Cette œuvre rejoindra plus tard la collection d’art d’Hitler pour le Führermuseum projeté (mais jamais réalisé) à Linz.

Revues de presse en 1855

Édouard Thierry, dans la Revue des Beaux-Arts, écrivit :
« On avait placé un moment le tableau de Biard (‘le Salon de M. de Nieuwerkerke’) en parallèle avec celui de M. Heim, le roi ‘Charles X distribuant les récompenses de l’Exposition’; mais le rapprochement ne lui était pas favorable. Le tableau de Biard a besoin d’être achevé, d'être éclairci, de sortir de son jour douteux et de ses vagues ressemblances. Tout cela peut se faire, a la condition que chacun s’y prète, et que ceux qui ont posé un moment sans s’asseoir veuillent bien s’asseoir un moment pour poser. »

Ernest Gebauer, dans son compte rendu de l’Exposition, fut plus sévère :
« Dussions-nous passer pour trop sévère, nous déclarons n'éprouver aucune sympathie pour le Salon de M. le comte de Nieuwerkerke.  Le défaut primordial de cette œuvre, c'est de représenter, dans ce salon, artistique s'il en fut, autant de généraux et de députés que d'artistes.  L'exécution est faible — : rien de fini, rien d'arrêté, rien de précis. M. Biard a dû se demander plus d'une fois en regardant son travail : « Sont-ce des portraits ou des caricatures que je fais ? »   Si ce sont des portraits, ils manquent d'intérêt.   Si ce sont des caricatures, elles ne sont pas plaisantes. »

Edmond About ajouta, parmi de nombreux autres jugements tranchés, dans sa critique :
« M. Horace Vernet manque de style, mais il n’est pas vulgaire. Son talent oscille entre génie et banalité. Descendez d’un niveau ; descendez de plusieurs ; descendez encore : vous arriverez à M. Biard. »

Maxime Du Camp, dans Les Beaux-Arts à l’Exposition universelle de 1855, écrivit :
« M. Biard a essayé d'imiter M. Heim en peignant un tableau semblable au sien sous le titre de : Salon de M. le comte de Niewerkerke [sic]. Il faut voir ces deux toiles l'une après l'autre, et l'on se convaincra que l'une vivra toujours et que l'autre n'a jamais vécu. M. Biard a joué avec l'art ; ne pouvant comprendre ses côtés graves et sérieux, il a voulu le réduire au rôle d'un grotesque propre à exciter le rire des sots ; il a tant l'ait de charges que maintenant, lors même qu'il veut exécuter une œuvre sérieuse ;, il ne peut plus peindre que des caricatures. Il est puni par où il a péché, et c'est justice. »

de Nieuwerkerke accueille Visconti

Claude Vignon, dans son long compte rendu, porta l’estocade et félicite les membres du jury pour leur courage d'avoir accepté cette toile :
« Hélas! hélas ! hélas ! d'où vient et où va la peinture de M. Biard? […] Ne parlons pas des ours blancs rapportés des glaces polaires, ni de Gulliver dans l’ile des Géants ; mais qu'est-ce que cette charbonneuse peinture de visages patibulaires, qui s'intitule le Salon de M. le comte de Nieuwerkerke ! En vérité, on aurait tort de dire que MM. les membres du jury vengent par des refus des injures personnelles, sans quoi, M. Biard, qui les a tous représentés avec diffamation sur cette toile malheureuse, aurait vu son œuvre précipitée aux plus profondes oubliettes […]
Quel Salon et quels portraits à conserver à l’histoire de nos hommes d’esprit, de nos ministres, de nos artistes célèbres !  et d'abord M. de Nieuwerkerke, le maître de céans, a l'air d'être empaillé.
En revanche, M. Auber a une physionomie tellement extatique et inspirée, qu'il semble prendre la conversation de M. Duret pour de célestes accords. Quant à M. Delacroix, il a la physionomie aimable d'un traître de mélodrame qui médite un forfait. MM. Ingres, de Morny et Achille Fould sont aussi disgraciés de l'art. Mais le plus maltraité, c'est assurément M. de Mercey, qui présente à l'assemblée la face la plus funèbre qui se puisse rêver... de mémoire de catafalque.
Sérieusement, se laisser exposer ainsi, c’est de l’héroïsme ! […] En voyant apparaître à la porte les têtes des morts illustres, Pradier et Visconti, quelques curieux se sont demandé quelle taille gigantesque posséderait l’ombre de feu M. Visconti, si ses pieds de ladite ombre touchent au parquet.... mais si l'on faisait des questions semblables, il n'y aurait pas de raison pour finir cet article ; et il est déjà trop long. »

Pour une raison quelconque, le Guide dans l’Exposition universelle de Paulin et Chevalier — pourtant une référence autoritative — omet entièrement la grande toile de Biard (ainsi que toutes ses autres œuvres).

Enfin, Édouard Gorges conclut dans sa Revue de l’Exposition Universelle :
« Dire que le public se presse devant cette chose sans nom intitulée une Soirée chez M. de Niewerkerke [sic], c'est donner une bien triste idée du goût pictural des amateurs à un franc. »

1855 exposition, Galerie Sombre (cliquez pour agrandir)

Bien qu’il la considère comme une ‘chose sans nom’, la critique de Gorges en indique néanmoins l’emplacement au Salon : la Galerie 17, la galerie sombre.

Les ailes latérales du Palais des Beaux-Arts accueillaient les œuvres ne pouvant être exposées dans les salles principales, ainsi que des réserves pour les tableaux refusés.
Les artistes appelaient ces espaces des chambres mortes. La galerie sombre, dans l’aile droite, prolongeait deux salles de sculptures autrichiennes et italiennes. Dépourvue de verrière, elle ne recevait qu’une lumière crépusculaire provenant de fenêtres haut placées.

Les tableaux n’étaient accrochés que sur le mur opposé aux fenêtres. Pour une grande toile comme Une Soirée, peut-être en raison d'une entrée tardive, aucun autre emplacement n’était disponible. Plusieurs tableaux de Courbet — dont les œuvres réalistes ont invariablement suscité l'opposition du jury — ainsi que des œuvres d'Henri Scheffer (frère d'Ary) et Auguste Delacroix (frère d'Eugène) y furent également reléguées.

Contrairement à ces critiques de presse, aucun des nombreux membres du jury n'a fait mention d'Une Soirée, à l'exception de de Musset73 qui s'est plaint de la manière dont Biard l'avait dépeint dans un court poème. Étonnamment, même le comte de Viel-Castel43, connu pour ses remarques acerbes sur tout et n'importe quoi, ne l'a pas mentionné dans ses Mémoires. Seul Chennevières20 (qui n'était pas membre du jury) a fait référence au tableau dans ses Souvenirs en 1883.

Après son accueil cinglant à l’Exposition, Une Soirée entama un long parcours inattendu — fait d’oubli, d’exil et, finalement, de redécouverte.

>>> Cinquième partie : La descente dans l’oubli / L’éveil de la Belle au bois dormant