L'Histoire de Une Soirée au Louvre
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Cinquième partie : La descente dans l’oubli / L’éveil de la Belle au bois dormant
Les critiques accablantes de 1855 durent profondément déstabiliser de Nieuwerkerke16. Elles confirmaient ce qu’il pressentait sans doute : Francois Biard36 n’était pas le nouveau Francois Heim28b qu’il espérait, et Une Soirée n’était nullement le chef-d’œuvre destiné à immortaliser ses réunions hebdomadaires.
Avec le recul, il aurait peut-être mieux fait de solliciter Paul Delaroche (qui, fait surprenant, n’apparaît pas dans la composition), Léon Cogniet ou Hippolyte Flandrin79. Charles Giraud47, frère d’Eugène, avait réalisé de remarquables portraits et scènes de salon, et de Nieuwerkerke lui commanda plus tard un tableau représentant son cabinet au Louvre.
La brève vie publique de Une Soirée prit fin le 31 octobre 1855, dernier jour du Salon. De Nieuwerkerke ne l’installa ni dans un palais impérial ni dans les galeries publiques du Louvre. Il l’omet même de son rapport de 1863 recensant les œuvres acquises depuis 1849. Le tableau fut relégué dans ses appartements privés, accroché dans un petit salon de style Louis XVI, visible seulement de quelques intimes.
À partir de ce moment, l’œuvre entama une longue descente dans l’oubli. Les membres de l’élite représentés de manière peu flatteuse durent s’en réjouir. Pendant cent vingt-cinq ans, le tableau disparut presque entièrement de la mémoire collective.
Adolphe Braun photograph
(Avec l’aimable autorisation des Archives du Musée d’Orsay)
Une reproduction de Une Soirée fut réalisée par la maison Adolphe Braun pour ses publications artistiques. Braun avait commencé à reproduire des œuvres d’art à la fin des années 1860. La reproduction figure dans leur catalogue de 1880 sous le titre « Réunion de personnes distinguées » (au prix de 15 francs) et est classée parmi les « Peintures en collection particulière ». Contrairement à la plupart des œuvres privées reproduites, le catalogue ne mentionne pas le nom du propriétaire.
Étant donné le caractère très vague du titre, il est peu probable que la reproduction ait été réalisée en présence de Nieuwerkerke ou dans son appartement. Elle a dû être faite après sa démission en septembre 1870. Il est également improbable qu’elle ait été réalisée au galleries du Louvre, car elle aurait alors été répertoriée dans la section consacrée aux œuvres du musée. Les successeurs de De Nieuwerkerke furent successivement Villot72 (jusqu'en 1874), Reiset65 (jusqu'en 1879) et Barbet de Jouy44b (jusqu'en 1881) ; la reproduction a donc pu être réalisée sous la direction de l'un d'eux.
La photographie a néanmoins fini par intégrer la collection photographique du Louvre, et le conservateur Grandjean en conservait encore un exemplaire sur son bureau dans les années 1970. Ce tirage a été aimablement retrouvé par les Archives photographiques du Musée d’Orsay.
La fin du Second Empire
L’effondrement du Second Empire en 1870, après la guerre contre la Prusse, mit fin brutalement à la carrière administrative de Nieuwerkerke. Il démissionna, quitta la France et s’installa à Lucques, petite principauté italienne dirigée par un jeune prince bourbon réputé pour ses excès mondains.
Cela mit également fin à sa liaison de vingt ans avec la princesse Mathilde Bonaparte, qui s'exila en Belgique.
Une Soirée, toutefois, ne le suivit pas. En tant qu’objet acquis par la Maison de l’Empereur, elle demeura en France, intégrée à la Liste civile de Napoléon III. (La Liste civile a été largement étudiée, notamment par Catherine Granger, 2005.)
Lors de la liquidation de la Liste civile après la mort du Prince Imperial en 1879, un tribunal, sous l’insistance de l’impératrice Eugénie, décida en 1880 que le Salon du comte de Nieuwerkerke, encore en dépôt au Louvre, relevait du domaine privé de la famille impériale. Étant donné que l’œuvre avait été achetée avec des fonds publics provenant de l'allocation d'État de 240 000 francs (de Nieuwerkerke lui même qui signa l’acte de vente), cette décision ne pouvait concerner que l’usufruit – le droit légal d’utiliser et de jouir de quelque chose qui appartient à autrui, non la propriété. La famille impériale pouvait ainsi disposer temporairement de certaines œuvres, mais celles-ci demeuraient propriété de l’État.
En 1881, les droits fut transféré à l’impératrice Eugénie, alors en exil en Angleterre à Camden Place (Chislehurst), puis à Farnborough Hill. D’après les récits des historiens Frédéric Masson (connu notamment pour son livre Napoléon et les femmes (1894)) et Armand Dayot, et faute d’inventaire mentionnant le tableau à Farnborough, Une Soirée resta vraisemblablement en réserve en France, probablement au Louvre.
Dans ses Souvenirs d’un directeur des Beaux-Arts (1883), Chennevières20 déplore :
« Ce tableau, qui est une des pages de l’histoire du Louvre […] Et c’est grand dommage, en vérité, que le surintendant n’ait pas eu le droit de les léguer au Louvre, où ils auraient dù rester l’ornement traditionnel du cabinet de ses successeurs. Espérons du moins que reviendra plus tard à notre musèe, la merveilleuse série de portefeuilles renfermant les dessins d’Eug. Giraud : je parie de ces portraits à l’aquarelle, demi-caricatures, des personnages qui fréquenterent les soirees de M. de Nieuwerkerke. »
En réalité, l’acte d’achat montre que Une Soirée appartenait à l’État. Mais, comme l’a souligné Catherine Granger, les conservateurs du Louvre suivaient souvent leurs propres critères d'importance. Barbet de Jouy, qui figure dans le tableau, aurait même peut-être préféré qu'il reste hors du domaine public.
Les caricatures aquarellées de Eugène Giraud11 passèrent entre les mains d’Alexandre Dumas, probablement offertes par de Nieuwerkerke lors de son départ pour l’Italie en 1870.
En 1896, la princesse Mathilde les acquit et les légua ensuite à la collection d’estampes de l’État. Si Giraud avait été rémunéré par de Nieuwerkerke, la transmission était régulière. Si le financement provenait des fonds privés de l’Empereur, Mathilde pouvait en revendiquer la propriété. Si, en revanche, les caricatures avaient été payées par le fonds d’encouragement aux arts (comme Une Soirée), leur transfert privé aurait été irrégulier. Dans tous les cas, le legs de Mathilde les intégra définitivement à la BnF, qui les met occasionnellement à disposition pour des expositions.
La recherche de Une Soirée
En 1891, un chercheur de Alfred de Musset73 publia dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux une question concernant un poème de 1855 contenant le vers :
« [Biard] m’a rendu éveillé, mais aussi à moitié. » Il cherchait le tableau. La question resta sans réponse jusqu’en 1926, lorsqu’un lecteur demanda des informations sur le « Salon du comte de Nieuwerkerke » mentionné par Edmond About dans sa critique du Salon de 1855. Un correspondant indiqua avoir interrogé Marie Biard — fille de Biard et de Léonie d’Aunet, mais elle ne put fournir aucun renseignement.
À la fin du siècle, les historiens Frédéric Masson et Armand Dayot, aidés par Firmin Rainbeaux, représentant d’Eugénie, retrouvèrent la trace de l’usufruit chez l’impératrice en exil. Pour son ouvrage monumental sur le Second Empire (publié en 1900), Dayot fit réaliser une gravure d’après le tableau conservé dans les réserves du Louvre — rare moment où l’œuvre réapparut brièvement (voir la page des références pour plus de détails sur les efforts de Dayot).
C’est Dayot qui la baptisa Une Soirée au Louvre chez le comte de Nieuwerkerke et tenta d’identifier plusieurs personnages, inscrivant leurs noms sous la gravure dans une typographie sans-sérif alors à la mode. En 1981, la conservatrice du Louvre Nicole Villa nota : « ce n’est pas une vraie grille », soulignant que ces identifications n’avaient pas été vérifiées systématiquement (c’est l’objectif de ma recherche).
Transferts aux héritiers et retour en France
Après 1900, l’État français engagea une vaste réorganisation des œuvres impériales relevant de la Liste civile. La famille Bonaparte négocia la récupération de certains objets sous forme de droits de garde (non de propriété). C’est ainsi que des œuvres se retrouvèrent à Prangins, à Arenenberg ou à Farnborough Hill.
En 1920, Paul-André Lemoisne signala dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français que Une Soirée avait abouti à Farnborough.
Après la mort d’Eugénie en 1920, ses biens passèrent au prince Victor Napoléon (fils de Plon-Plon). En 1926, les chercheurs ignoraient encore sur le tableau qui comportait l'image de Musset. À la mort de Victor, ses biens revinrent à son fils Louis Napoléon, mais c’est sa mère, la princesse Clémentine de Belgique, qui administra l’héritage jusqu'à la majorité de son fils en 1935. Les finances étant tendues, les coûts de Farnborough élevés, et Clémentine n’ayant aucun attachement au lieu, elle vendit la plupart des œuvres, à l’exception des pièces dynastiques et des objets appartenant à l’État. Ainsi Une Soirée retourna en réserve en France.
Retour à l’État et destin moderne du tableau
Après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement français entreprit de consolider les œuvres appartenant à l’État et de récupérer les objets de la Liste civile conservés dans des situations hybrides mêlant droits privés et propriété publique.
Ces efforts aboutirent au retour de nombreux objets impériaux dans les années 1960 et 1970.
Cette évolution correspond à l’observation de Nicole Villa (1981) selon laquelle la Fondation Prince Napoléon avait déposé Une Soirée au château de Compiègne en 1968, avant de « donner » l’œuvre à l’État.
D’un point de vue juridique, cette donation ne fit donc que renoncer à l’usufruit, rendant le tableau pleinement et définitivement propriété de l’État.
À cet égard, le vœu de Chennevières concernant Une Soirée s’est finalement réalisé. L’État français peut désormais choisir de l’exposer au public, par example au château de Compiègne, dans les salles impériales ou ministérielles du Louvre, parmi les nombreux objets du Second Empire au musée d’Orsay, ou encore aux côtés des caricatures aquarellées d’Eugène Giraud à la BnF.
Biard contre Hugo : 175 ans plus tard, c’est l’histoire qui a le dernier mot
(2020/2021, non réalisé)
Biard36, explorateur, voyageur, humoriste et peintre en grande partie autodidacte, ne connut guère de fortune posthume.
L’histoire écrit parfois des blagues que la fiction n’oserait pas. La première grande exposition parisienne consacrée à Biard fut installée en novembre 2020... à la Maison Victor Hugo — la demeure même de l’homme qu’il avait un jour surpris en flagrant délit avec son épouse, et qui a contribué à élever sa fille.
Puis, comme si l’histoire elle même n’avait pas résisté à l’envie d’ajouter une dernière pirouette, la France décréta un confinement national (lié à la COVID-19) le 29 octobre 2020, les musées et lieux culturels restant fermés bien au delà de la fin du confinement. Les portes se refermèrent avant même l’ouverture, et l’exposition fut démontée début avril 2021 sans qu’âme qui vive ne l’ait vue.
Localisation actuelle et réflexions finales
Aujourd’hui, Une Soirée se trouve au musée du Second Empire du château de Compiègne. Il est accroché sur un mur latéral, protégé par une barrière laser empêchant toute observation rapprochée. La salle n’est ouverte que les mercredi, jeudi, samedi et dimanche matin, de 10 h à 12 h (dernier accès à 11 h 30).
J’espère que ce travail de recherche — consacré à cette représentation unique de l’histoire institutionnelle du Louvre, de ses réseaux artistiques et de l’aristocratie du Second Empire — contribuera à rendre au tableau la place qu’il mérite.
Après plus de cent vingt-cinq ans d’absence publique, cette « Belle au bois dormant » a également subi des dégradations visibles. On peut espérer une restauration prochaine, ainsi qu’une analyse technique permettant de révéler les modifications apportées en 1854.
Au delà du plaisir de reconstituer ce remarquable chapitre d’histoire culturelle, ce site a pour ambition d’offrir aux visiteurs une perspective approfondie et interactive sur le monde social du début du Second Empire — et, plus largement, de célébrer l’extraordinaire richesse du patrimoine culturel français, accessible ici même en dehors des contraintes d’horaires de visite.







